vendredi 10 février 2017

« Le Guerre d’Algérie. Les combattants français et leur mémoire » par le Pr. Jean-Charles Jauffret (Odile Jacob, 2016, 298 p, préface de Jean-François Sirinelli)

Dans cet ouvrage paru au mois de janvier 2016, le professeur Jean-Charles Jauffret partage plus de vingt années de recherches et de publications sur les combattants français (professionnels ou appelés du contingent), acteurs dans leur diversité d’expérience, de la dernière grande guerre coloniale de la France. « La Guerre d’Algérie. Les combattants français et leur mémoire » est un ouvrage de 298 pages (257 pages de texte et 41 pages d’appareil scientifique), comprenant une table des sigles et des abréviations, des notes et références bibliographiques classées par chapitre, une bibliographie très complète et ouverte sur l’expérience combattante des français en Algérie ainsi qu’une table des matières. Sans doute manque-t-il pour le lecteur non spécialiste, une carte afin de situer les lieux où se déroulent les différents récits. Le professeur Jean-François Sirinelli, spécialiste de l’histoire politique et culturelle de la France au XXe siècle assure la préface en insistant, entre autres considérations, sur le rôle fondamental de cet ouvrage comme « courroie de transmission intergénérationnelle » (p 9) permettant aux jeunes générations de mieux comprendre les expériences vécues par leurs aînés -souvent taiseux-, là-bas, de l’autre côté de la Méditerranée. L’historien est ici un « passeur », image d’ailleurs conforme à la personnalité, la générosité et la faconde de l’auteur, qui retrace au fil des pages « un destin historique collectif » (p 9).

Pour comprendre l’importance de cet ouvrage, il faut prendre le temps de s’intéresser brièvement au parcours de son auteur. Diplômé de l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence, agrégé d'histoire, Docteur de 3e cycle, Docteur ès lettres et spécialiste de l'histoire militaire contemporaine, le professeur Jean-Charles Jauffret enseigne à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence où il est depuis peu Professeur honoraire. Cet ouvrage est une synthèse des travaux d’une vie de chercheur s’appuyant sur : de nombreux ouvrages reconnus dont « Soldats en Algérie, expériences contrastées des hommes du contingent, 1954-1962 » (Paris, Autrement, 2000) ou « Ces officiers qui ont dit non à la torture. Algérie 1954-1962 » (Paris, Autrement, 2005), six colloques organisés à ce sujet dont est issu un autre ouvrage de référence sur la guérilla et contre-guérilla en Algérie (« Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie » (Paris, Editions complexes, 2001), plus d’une centaine de communications ainsi d’articles et deux tomes d’archives militaires publiées en 1988 et 1998. Pionnier dans la constitution d’un corpus de sources reconstituant l’expérience combattante des soldats français en Algérie dans un pays confronté à un « grand silence générationnel », le professeur Jauffret nous invite à nous plonger dans ses travaux. La mémoire de la guerre d’Algérie est encore vive. Pour autant, ce livre n’est pas une compilation de visions partisanes, mais le résultat d’un long travail d’enquête cherchant à constituer un savoir stabilisé, documenté et référencé. Un ouvrage d’Historien, en somme.

Son propos vise à restituer l’état d’esprit, les souvenirs et le vécu des militaires français qui se sont succédé en Algérie. Pour cela, l’auteur s’appuie sur un millier de témoignages recueillis lors de ses enquêtes de terrain. Éloigné des proses partisanes, le chercheur propose une vision saine - car sans à priori et sans concessions-, qui traite l’ensemble des questions –parfois épineuses- avec mesure. C’est une véritable histoire globale des soldats engagés dans ce conflit, dans leur diversité et dans la durée, qui est proposée dans un format synthétique permettant une lecture agréable et rapide. Le développement est divisé en neufs grand chapitres, qui permettent de suivre le fil de l’expérience vécue dans toute sa diversité de l’entrée en service, à la découverte de l’Algérie en passant par la mémoire des individus, les combats, les refus d’obéissance, les insoumis, la difficulté du retour, les blessures physiques (dont un chapitre sur les irradiés suite aux essais nucléaires dans le Sahara) et psychologiques. L’auteur développe la « culture de guerre » commune à cette génération du feu. L’ensemble des affirmations s’appuie sur des chiffres, des statistiques et des citations de témoignages. L’historien n’avance rien qu’il ne peut soutenir et défendre.

Cet ouvrage se révèle très complémentaire des études menées actuellement sur la guerre d’Algérie (Professeure Raphaëlle Branche ou Sylvie Thénault, entre autres). Ses chapitres instruisent autant qu’ils incitent les chercheurs à aller encore plus loin dans la compréhension de cette expérience combattante, qui distille encore ses effets dans la société. A l’heure où les archives s’ouvrent plus largement –avec encore quelques restrictions-, nulle doute que les travaux de thèse menés par le commandant Romain Choron sur «La guerre souterraine menée par l’armée française dans les conflits non-conventionnels : l’exemple de la guerre des grottes pendant la guerre d’Algérie (1954-1962)», permettront de mieux comprendre la nature particulière de ces combats. En conclusion, cet ouvrage de synthèse est une référence indispensable pour tous les historiens ou lecteurs souhaitant aborder la guerre d’Algérie avec finesse et à rebours parfois des affirmations péremptoires et ronflantes.


Christophe Lafaye


Se procurer l'ouvrage (Ici)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire